—  24 mars 2017

L’Opinion 24.03.2017, Herman Van Rompuy: «Le coût d’une non-Europe serait gigantesque»

http://www.lopinion.fr/edition/international/herman-van-rompuy-cout-d-non-europe-serait-gigantesque-122637

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A la veille du soixantième anniversaire du traité de Rome, qui sera célébré le 25 mars, l’ancien président du Conseil européen Herman Van Rompuy, co-président du groupe de travail du PPE (Parti populaire européen) sur l’avenir de l’Europe, estime que la succession de crises a tellement augmenté l’incertitude et la peur que la confiance ne pourra pas revenir facilement. Convaincu que l’Europe est une grande réussite, il appelle à construire un nouveau récit.

Les Européens vont célébrer le 60e anniversaire du traité de Rome. Ont-ils vraiment des raisons de faire la fête ?

Bien sûr que oui. Si les Pères fondateurs revenaient aujourd’hui, ils verraient toutes les avancées accomplies depuis 60 ans. Nous étions six, nous sommes vingt-huit, nous étions 150 millions d’habitants, nous sommes 500 millions, nous avons un vrai marché commun, et même une monnaie unique pour la majorité des pays de l’Union européenne. Jamais on n’aurait cru que tout cela serait possible. Si on remet les choses en perspective, l’Union européenne est une grande réussite. Donc oui, il y a des choses à célébrer. Mais il ne suffit pas de dire qu’on aime l’Europe. Il nous faut un nouveau récit, pour comprendre dans quelle direction on se dirige. Tout le monde sait qu’on ne bougera vraiment qu’après les élections françaises et allemandes. Mais on peut dès maintenant commencer à réfléchir.

Même si le populisme est fort dans certains pays, je ne crois pas une seconde qu’il arrivera au pouvoir. Mais si on ne réussit pas à convaincre les Européens qu’ils sont vraiment plus protégés que par le passé, alors là, oui, j’ai peur que cela tourne mal

Que doit-on espérer de la Déclaration qui sera adoptée à Rome par les Vingt-Sept ?

Il faut d’abord rappeler notre acquis. On a réussi à établir des démocraties, des sociétés, des économies ouvertes. Cela a aussi créé une très grande prospérité. Le coût d’une non-Europe serait gigantesque. Mais on ne peut maintenir cet héritage que si l’on protège davantage les citoyens, contre le chômage, contre la précarisation de l’emploi, contre l’immigration massive illégale, contre le terrorisme, contre les inégalités, contre le dumping social, commercial et fiscal. C’est le plus grand défi, pour l’Union européenne comme pour les Etats membres. Je n’ai pas trop de craintes pour cette année électorale ; même si le populisme est fort dans certains pays, je ne crois pas une seconde qu’il arrivera au pouvoir. Mais si on ne réussit pas à convaincre les Européens qu’ils sont vraiment plus protégés que par le passé, alors là, oui, j’ai peur que cela tourne mal.

Le moral des citoyens est déjà au plus bas…

On enregistre des résultats, sur le plan de la croissance, de l’emploi, de la lutte contre le réchauffement climatique. Mais la succession de crises a tellement augmenté l’incertitude, et même l’angoisse et la peur, chez un grand nombre de citoyens, que la confiance ne peut pas revenir facilement et rapidement. Donald Trump ne nous a pas aidés : il inquiète une grande partie de la population, qui le juge imprévisible. Or le président américain est le commandant en chef de la plus puissante armée du monde. Le seul pays industrialisé où le populisme est aujourd’hui au pouvoir, ce sont les Etats-Unis.

La Commission a présenté un Livre blanc qui avance cinq scénarios. Qu’en pensez-vous ?

L’avantage de ce document est qu’on parle à nouveau du futur. Mais il faudrait se mettre d’accord sur les objectifs avant d’évoquer les instruments. J’essaie de comprendre le concept d’Europe à plusieurs vitesses. Soit on fait référence à ce qui existe : on a déjà l’espace Schengen, la zone euro, qui sont considérés comme des piliers de l’Union européenne. Soit on fait référence aux coopérations renforcées qui sont prévues par le traité de Lisbonne. On a utilisé cette possibilité pour le divorce, pour le brevet, on essaie de le faire pour la taxe sur les transactions financières ; rien n’empêchait d’y recourir davantage, en laissant toujours la porte ouverte. On pourrait l’étendre à de nouveaux domaines, comme la défense. Mais je ne comprends pas la troisième voie qui est évoquée. Va-t-on créer une sorte d’avant-garde, composée d’un groupe d’Etats qui agiraient ensemble dans différents domaines et créeraient leur propre mini-union dans l’Union ? Je présume que ce n’est pas possible dans le cadre actuel des traités. Selon moi, l’utilisation de la coopération renforcée est la plus indiquée, même si on doit toujours commencer par regarder si on peut agir tous ensemble. Certains pays craignent d’être considérés comme des membres de seconde zone. Alors ils n’ont qu’à rejoindre le groupe ! Ce qui est inacceptable, c’est qu’un pays ou un petit nombre de pays empêche les autres d’aller de l’avant.

Imaginez qu’un membre de la zone euro décide de partir. Le jour où il l’exprimera d’une façon claire, les marchés financiers seront déchaînés et il y aura tellement de chaos, de tensions, d’incertitudes qu’on n’arrivera jamais au but

Le Royaume-Uni s’apprête à lancer la procédure de divorce avec l’UE. Le regrettez-vous ?

C’est une amputation politique, car la Grande-Bretagne est un pays important, sur le plan économique, démographique. Le Brexit sera une tâche herculéenne. En même temps, si un pays peut quitter plus facilement que d’autres l’Union européenne, c’est bien la Grande-Bretagne, car elle est le pays le moins intégré de l’Union européenne. Imaginez qu’un membre de la zone euro décide de partir. Le jour où il l’exprimera d’une façon claire, les marchés financiers seront déchaînés et il y aura tellement de chaos, de tensions, d’incertitudes qu’on n’arrivera jamais au but. La Grande-Bretagne n’a qu’un problème : si elle part sans accord de libre-échange ou si elle ne fait plus partie du marché unique, elle devra payer un prix économique important, bien plus élevé que les Vingt-Sept.

Marine Le Pen a de fortes chances de figurer au second tour de l’élection présidentielle. Cela vous inquiète-t-il ?

Selon moi la victoire de Madame Le Pen n’arrivera pas. Je ne dis pas qu’il se produira la même chose qu’en 2002, quand Jacques Chirac avait obtenu 82 % des suffrages contre Jean-Marie Le Pen. Le monde a changé et ce résultat est impensable aujourd’hui. Nous sommes tellement pris par la sinistrose, que la majorité des citoyens s’attend au pire. Mais de là à dire que Madame Le Pen obtiendra la majorité des voix au second tour, je n’y crois pas une seconde !

Avez-vous un favori ?

Au second tour, je soutiendrai bien sûr le candidat qui peut battre Madame Le Pen. Mais je ne vais pas m’exprimer sur le premier tour. La situation est compliquée, donc je ne vais pas me mêler de ce débat.

François Hollande n’a pris aucune initiative majeure sur l’Europe. N’est-ce pas une occasion ratée ?

Je ne vais pas faire le procès du passé. Ce que je peux dire, c’est que j’ai toujours été fortement partisan d’une étroite coopération franco-allemande. J’ai vécu une période où la relation était très forte, avec la « Merkozy », et j’en ai vécu une autre où elle était très faible. Cela ne nous a pas empêchés de stabiliser la zone euro. Le Conseil européen le plus important de mon mandat est celui de juin 2012 où l’on a décidé, malgré l’absence de préaccord franco-allemand, de créer l’union bancaire, ce qui a ensuite permis à la Banque centrale européenne de prendre des mesures sans précédent. J’espère qu’après les élections, la France et l’Allemagne travailleront main dans la main. Bien sûr, la France n’a pas le poids économique qu’elle pourrait avoir et son poids politique a diminué au fil des années. Mais l’Allemagne seule ne peut agir. Avec le départ attendu des Anglais, cela devient encore plus évident que Paris et Berlin devront prendre l’initiative d’une vraie relance et faire preuve de leadership.

Si l’Allemagne et la France agissent de concert, on pourra réaliser une percée. Si elles abdiquent, on pataugera, on ne répondra pas au défi d’avoir une vraie union économique et monétaire

Le rapport des « cinq présidents » de 2015 préconise plusieurs mesures pour parachever l’UEM, notamment un mécanisme d’absorption des chocs et un Trésor de la zone euro. Mais les discussions patinent…

Tout est dit dans ce document. On sait ce qu’on doit faire dans l’union bancaire, dans l’union budgétaire, dans l’union économique. On sait aussi que chaque pas nécessitera un transfert de souveraineté et davantage de solidarité. C’est à ce moment-là qu’on devra montrer un courage politique, passer outre les tabous qui empêchent souvent l’Union européenne d’aller de l’avant. Si l’Allemagne et la France, qui représentant respectivement les deux grandes sensibilités européennes que sont la responsabilité et la solidarité, agissent de concert, on pourra réaliser une percée. Si elles abdiquent, on pataugera, on ne répondra pas au défi d’avoir une vraie union économique et monétaire. Or la zone euro n’est pas suffisamment armée pour faire face à une nouvelle crise financière ou monétaire, même si sa survie ne fait aucun doute.

Le risque du Grexit est-il écarté ?

Il fut un temps, entre 2010 et 2012, où le Grexit aurait pu faire imploser la zone euro. Ce danger n’existe plus aujourd’hui. Un Grexit serait un problème pour les Grecs. Pourtant, en 2015, la zone euro a pris une sage décision en disant qu’elle ferait le nécessaire pour garder la Grèce dans la zone euro, même si certains pays, et non des moindres, étaient d’un autre avis. Il faudra toujours faire le maximum pour préserver l’unité de la zone euro.

L’Europe n’a-t-elle pas perdu au fil des ans l’esprit des Pères fondateurs ?

L’Union européenne est beaucoup plus proche de la vie quotidienne des gens que par le passé. Résultat, l’enthousiasme des premiers jours a disparu. Mais il y a quelque chose d’injuste. Quand on n’est pas d’accord avec la politique gouvernementale française, personne ne dit qu’il faut supprimer la France ; quand on n’est pas d’accord avec la politique européenne, on propose de se débarrasser de l’Union européenne. Je vois pourquoi : l’Etat nation est ancré dans les esprits et dans les cœurs, alors que l’Union européenne est une idée relativement jeune. Soixante ans, c’est beaucoup dans la vie d’un homme, mais ce n’est pas beaucoup dans la vie des nations.