—  12 avril 2019

 

« Le Conseil européen a été incapable de faire taire le chacun pour soi »

Emmanuel Berretta

9 April 2019

Le maire LR de Chambéry, Michel Dantin, spécialiste de la PAC, quitte le Parlement européen sur un « sentiment mêlé ». Il tire les leçons de dix ans de mandat.

Maire Les Républicains de Chambéry, Michel Dantin va quitter à la fin du mois de mai le Parlement européen. Il n’a pas souhaité se représenter. Spécialiste des questions agricoles – il a été directeur de la Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA) -, membre du cabinet de trois ministres de l’Agriculture (Hervé Gaymard, Dominique Bussereau et Michel Barnier) et membre de la commission Agriculture au sein du Parlement européen, Dantin dresse un bilan de ses dix ans à Strasbourg et évoque les grands enjeux que le continent va devoir affronter. Entretien.

Le Point : Vous allez quitter à la fin de cette législature le Parlement européen, après dix ans de mandat. Quels conseils donneriez-vous à ceux qui vont faire leurs premiers pas dans cette assemblée ?

Michel Dantin : Pour être un bon député européen, il y a trois règles. D’abord, il faut être présent. Et cela a été un mal français trop longtemps, mais je veux témoigner que, depuis dix ans, à l’exception des deux ou trois qui fréquentent assidûment les plateaux TV parisiens, les eurodéputés LR ont fait le job à Bruxelles et à Strasbourg. Deuxième qualité : être compétent sur le plan technique dans la commission où l’on siège. Sans compétence, on n’existe pas. Troisième qualité : être capable de se faire comprendre et de comprendre les problématiques des autres pays.

Donc maîtriser l’anglais ?

Pas seulement. Quand je dis qu’il faut être capable de comprendre les autres, je veux dire qu’il faut pouvoir percevoir le sens qu’ils donnent aux choses et qui n’est pas forcément notre référence culturelle.

Avez-vous un exemple ?

Prenons le mot « exploiter ». Pour nous, Français, il a deux sens. Quand on le rapporte à l’agriculture, il signifie « faire donner à la terre le meilleur d’elle-même ». Pour nos collègues d’Europe du Nord, le verbe « exploiter » n’a qu’un sens, celui qu’on utilise quand on parle des droits de l’homme. Donc, quand vous dites à un Nordique qu’il faut « exploiter la terre », il y a forcément chez lui une appréhension différente. Tant que vous n’avez pas relevé ça, vous ne pouvez pas vous comprendre.

La poussée environnementale en agriculture, elle ne vient pas de José Bové et de ses amis. Elle vient des députés d’Europe du Nord, y compris nos propres collègues du PPE. Selon moi, nos différences de perception sur l’agriculture ont des fondements cultuels. Je vois une nette différence entre l’Europe catholique et orthodoxe, d’un côté, et l’Europe protestante, de l’autre. Le protestantisme a été imprégné des idées de Rousseau si bien que le rapport des protestants à la nature est différent du nôtre. Il existe chez eux cette volonté de protéger la nature, les animaux… Nous sommes plus terre à terre, plus « exploitants ». De même, pour nous, latins, la table et ses plaisirs sont sacrés. Il nous faut des produits qui ont de la saveur, de l’odeur. La gastronomie est associée aux rites familiaux. C’est à table que tout se passe, y compris sur le plan professionnel, institutionnel, etc. En Europe du Nord, on ne passe pas de temps à table. Manger est un moment subi.

Très concrètement , quel retentissement cela a-t-il sur la PAC ?

Quand vous parlez de la qualité des produits agricoles, nous parlons du goût, de la saveur, de l’odeur du produit ; eux parlent de la qualité sanitaire. Quand nous étions dans l’Europe des 15, les pays d’Europe du Nord étaient majoritaires au Conseil. Ils ont tenté de nous imposer la fin des tablards en bois pour l’affinage du fromage. De ce point de vue, l’arrivée des pays d’Europe centrale et orientale a fondamentalement changé les équilibres. Ils sont très proches de nous sur ces problématiques. Mais je les trouve encore très silencieux. Sur un certain nombre de gros sujets où ils ont la même approche que nous, ils ne prennent que très peu la parole dans les débats.

Une sorte de timidité ?

Je ne sais pas. Par exemple, Jaroslaw Kalinowski, un ancien ministre de l’Agriculture polonais – tout de même une autorité -, s’exprime très peu en commission. Et ce n’est pas un problème linguistique puisque les traducteurs sont là. Ses avis sont pourtant essentiels pour le débat.

Vous évoquiez le fait que certains députés étaient moins présents au Parlement et davantage sur les plateaux TV. Mais, justement, certains théorisent ce partage des rôles en considérant que, s’ils n’étaient pas, de temps en temps, sur les plateaux des chaînes d’info françaises, on n’entendrait jamais parler du Parlement européen en France…

Ah oui, un partage des rôles de type « les bouseux d’un côté, les brillants de l’autre » ? (ironique) Malheureusement, je constate qu’ils y commentent davantage l’actualité nationale que celle européenne. Nos choix et nos décisions sont pourtant très concrets et devraient être mieux rapportés dans les médias. Un exemple : la loi EGalim n’aurait pas pu porter de modifications législatives essentielles sur les rapports entre agriculteurs et leurs acheteurs dans la chaîne de distribution alimentaire si, en amont, je n’avais pas modifié, dans le cadre du règlement Omnibus, le droit européen de la concurrence alors qu’Emmanuel Macron n’était pas encore président de la République.

En dix ans, quels dossiers agricoles avez-vous pu faire avancer ?

Je quitte cet hémicycle avec un sentiment mêlé, car il y a encore beaucoup à faire, la réforme de la PAC restant inachevée. Mais, sans avoir les chevilles qui enflent, j’ai pu obtenir un certain nombre d’avancées dans ma spécialité, l’agriculture, mais pas seulement. J’ai pu faire passer l’autorisation de la gestion des volumes pour les produits sous signe de qualité, le rétablissement des droits de plantation en matière viticole, le renforcement du pouvoir des organisations de producteurs, le renversement des principes du droit de la concurrence appliqué depuis 1962 à l’agriculture et la création d’un outil de financement de la réduction de la production laitière en cas de crise sévère. En matière de transport, j’ai réussi à fixer, par amendement, à 40 % au lieu de 30 % le financement européen des projets d’infrastructures transnationales. Chacun pensait à un pont sur le Danube ou sur le Rhin. Pour ma part, je pensais au tunnel sous le Mont-Cenis dans le cadre de la liaison Lyon-Turin. 10 % en plus, cela représente un milliard d’euros de soutien supplémentaire. La Commission propose maintenant de passer à 50 %. En matière d’environnement, je me suis intéressé à la qualité de l’eau. Malheureusement, les errances de la présidence autrichienne ne nous ont pas permis de conclure dans les délais initiaux.

Pensez-vous que les élections européennes vont permettre de débloquer l’Europe ou, au contraire, la paralyser davantage ?

J’ai le sentiment que cette élection européenne intéresse davantage que les deux éditions précédentes. En tant que député européen qui ne se représente pas, je suis interpellé au quotidien, dans ma ville de Chambéry, par les gens que je croise. Souvent, on me demande : « Monsieur le Maire, où va l’Europe ? » La montée des populismes et les interrogations sur le devenir de l’Union liées au Brexit interrogent nos concitoyens. Vont-ils pour autant se rendre aux urnes massivement ? Pour le moment, je ne peux pas le dire. En tout cas, il y a un intérêt.

La question du Brexit, qui commence à agacer l’opinion publique, crée aussi un sentiment d’appartenance à un espace politique européen. J’entends des choses comme : « Puisque les Britanniques veulent nous quitter, qu’ils partent ! Qu’attendez-vous pour les mettre à la porte ? » Il y a du positif dans ces interpellations.

Pour ma part, j’accuse le Conseil européen d’avoir été incapable de faire taire le « chacun pour soi » afin de prendre un certain nombre de décisions qui s’imposaient. Les gens nous reprochent de ne pas avoir géré la crise économique de 2008-2009 assez vite. Ils nous reprochent de ne pas avoir été capables de régler correctement la question de l’immigration. Je le dis clairement : dans le résultat des élections italiennes, nous sommes coupables. Et nous Français, en particulier.

Pourquoi ?

Parce qu’il fallait au moins tendre la main à l’Italie. Si on ne voulait pas prendre les migrants, nous pouvions au moins lui venir en aide financièrement. On ne l’a pas fait. Les Italiens ont un sentiment d’abandon. Et, face à l’abandon, on se replie sur soi. Pour des raisons historiques, Chambéry est jumelée avec Turin et je m’entends pas trop mal avec la maire de Turin, Chiara Appendino, qui appartient au Mouvement 5 étoiles.

Il y a à peu près un an, nous déjeunions à Turin. On discutait de ces questions de migrations. Elle m’a expliqué que, pendant très longtemps, les Italiens ont plutôt bien vécu le phénomène parce que le pape avait donné des consignes absolues à la conférence des évêques italiens afin que tous les bâtiments de l’Église accueillent les migrants. Jusqu’au moment où les capacités immobilières de l’Église ont été saturées. Résultat : au printemps 2017, il y avait 7 camps de toile au coeur de Turin, dont l’un réunissait près de 7 000 personnes… Quand vous voyez les réactions que provoquent déjà les petits camps de toile à la périphérie de Paris ou de Lyon, imaginez un camp de toile de 7 000 personnes sur le Champ-de-Mars ! Ensuite, il ne faut pas jouer les étonnés vis-à-vis des Italiens. Dans l’histoire, les peuples se sont toujours comportés comme les individus. Quand une personne est bien dans sa tête, bien dans sa peau, bien dans son porte-monnaie, elle tend la main à l’autre ; quand l’un des trois ne fonctionne pas, vous vous repliez naturellement sur vous. Les peuples ont le même comportement.

Le repli est-il inéluctable ?

Face à l’hésitation créée par la crise économique, face à la peur provoquée par la question des migrants, les peuples européens se replient sur eux-mêmes en se disant « on va se débrouiller par nous-mêmes ». Or il faut sortir des limites de l’Union européenne pour réaliser ce qu’est l’Europe dans le monde. Nigel Farage nous expliquait, dans l’hémicycle, que le Royaume-Uni n’avait pas besoin de l’Europe parce qu’il avait le Commonwealth. De manière systématique depuis près de trois ans, lorsque je reçois un membre des pays du Commonwealth, quel que soit le sujet pour lequel il vient me voir, à la fin, je pose toujours la question : « Pour vous, le Commonwealth, c’est quoi ? » La meilleure réponse, c’est l’ambassadeur d’Australie à Paris qui me l’a donnée. Après un long silence, il a répondu : « Au mieux, un club d’amitié. » Donc le Royaume-Uni ne peut pas même compter sur ses anciennes colonies…

J’ai effectué une mission au Brésil. Qu’ai-je entendu sur l’Europe ? Les Brésiliens me disent : « Vous êtes un continent de vieux, vous êtes solvables, donc vos marchés nous intéressent, mais on sait qu’on ne peut pas compter sur vous parce que ça ne va pas durer. Donc nous mettons en oeuvre des moyens pour développer des marchés ailleurs. Et, comme vous avez les standards les plus hauts du monde, on a besoin d’avoir vos agréments car ils constituent le sésame pour vendre ailleurs dans le monde. » J’ai découvert à cette occasion que les pays du Golfe n’achètent de la viande au Brésil que si elle a le tampon ovale de l’Union européenne…

En somme, pour le vaste monde, l’Europe est une kyrielle de petits pays. Dans ce monde où les richesses ont été redistribuées ou émergent d’une autre manière, aucun État européen pris isolément n’a espoir de rester à la table de gouvernance du monde dans les 15 ans qui viennent. Un pays européen est à peu près sorti des dix premières puissances mondiales tous les dix ans depuis 1970. Le prochain à sortir, c’est le Royaume-Uni. Suivront la France et l’Allemagne. Même l’Allemagne… Donc nous avons besoin de l’Europe.

Elle a quand même des réussites…

À mon sens, elle a trois réussites dont il faut continuer à parler. La paix, même si, pour nous, cela a perdu en saveur. Il n’empêche qu’il y a 70 ans qu’on ne s’est pas lancés dans des guerres intra-européennes et qu’il y a peu de chances que ce soit le cas dans les 20 ans qui viennent. Le marché commun a fait de nous la première puissance économique dans le monde et la première zone exportatrice au monde. Enfin, dites-moi où, dans le monde, on trouve le même espace de liberté, de toutes les libertés, ailleurs qu’en Europe ? Y compris s’agissant d’une liberté dont j’aime parler car on n’en parle rarement, qui est la liberté alimentaire. L’Europe a apporté la liberté d’acheter tous les produits de la terre, en abondance, à des prix abordables. Et, si nous avons gagné en espérance de vie – les médecins sont formels -, c’est d’abord le fait de la diversification de notre alimentation. Certes, la France a toujours eu une alimentation très diversifiée puisque la banane nous venait des dom-tom, mais, à l’échelle des 500 millions d’Européens, c’est un véritable gain. L’Europe nous a apporté toutes les libertés !

Dans l’hypothèse où les populistes prennent le pouvoir, les fonds structurels dont la Hongrie profite massivement seront forcément diminués… La libre circulation sera fragilisée. Ce n’est pas l’intérêt de la Hongrie.

Précisément, Viktor Orbán, un membre de votre parti européen, le PPE, met à mal les libertés démocratiques. Qu’avez-vous pensé de sa suspension assez fictive et du fait qu’il a voté lui-même pour sa suspension ? Le PPE est-il crédible ?

Cette fois, il a compris qu’on n’était plus dans une simple remontrance. Il sait très bien que, s’il veut peser sur un certain nombre de décisions européennes, il faut qu’il soit au PPE et pas en dehors du PPE. Les trois sages désignés pour faire un rapport sur le respect de l’État du droit en Hongrie sont au-dessus de tout soupçon. On aura à l’automne un rapport circonstancié et, à ce moment-là, on sortira des incantations. J’avais voté pour les sanctions lorsque le cas de la Hongrie a été présenté devant le Parlement européen.

Il est possible qu’il quitte le PPE de lui-même à l’issue des élections européennes…

Économiquement, je ne crois pas que ce soit son intérêt de rejoindre le groupe des populistes. La Hongrie a besoin du marché unique pour prospérer. Dans l’hypothèse où les populistes prennent le pouvoir, les fonds structurels dont la Hongrie profite massivement seront forcément diminués… La libre circulation sera fragilisée. Ce n’est pas l’intérêt de la Hongrie.

Vous êtes un proche de Michel Barnier. Néanmoins, le PPE a désigné Manfred Weber comme candidat à la présidence de la Commission. Quel est votre pronostic ?

Il faudra un accord de grande coalition pour désigner un président de la Commission et un président du Parlement européen. Je doute que l’un des partis en présence, quel qu’il soit, accepte le spitzenkandidat de l’autre comme président de la Commission ou président du Parlement. Et donc il faudra trouver d’autres hommes, plus consensuels. Au-delà de l’amitié qui nous lie, le fait que Michel Barnier soit parvenu à conserver, dans l’adversité, l’unité des 27 dans la négociation du Brexit lui donne une crédibilité que je ne vois chez personne d’autre. Quel est l’autre homme politique européen, à la minute, capable de faire le consensus sur son nom ? Je ne vois pas…

Le seul barrage que j’entrevois pourrait venir de Mme Merkel si elle décidait d’abandonner Berlin pour prendre la présidence de la Commission. Mais ce serait un tel séisme ! Je la crois suffisamment intelligente pour ne pas envisager cette hypothèse-là.

Propos recueillis par Emmanuel Berretta